Conférence organisée pour la SHG le le 3 avril 2007

par

Virginie Capizzi, doctorante en histoire contemporaine à l’EHESS


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Le Gentilly des touristes et des visiteurs au 19ème siècle

 

 

 


Paysages et patrimoines, les richesses d’un Gentilly disparu

Aux yeux de beaucoup, la question du tourisme à Gentilly pourrait sembler absolument incongrue : en quoi la commune pourrait-elle aujourd’hui avoir un intérêt pour le voyageur ou le curieux ? Pourquoi en aurait-elles eu hier ? Et pourtant… Les charmes et le patrimoine de Gentilly au XIXe siècle ont suscité assez d’intérêt pour mériter des notices dans les guides de voyage et de tourisme émergents ; aux alentours de 1900, les photos d’Eugène Atget révèlent des objets et des paysages dignes à nos yeux, de toute notre attention ; et encore aujourd’hui, entre la valorisation des vestiges du passé et de patrimoines contemporains, comme le patrimoine paysager ou industriel, la ville ne manque pas de ressources à qui sait les désirer, les rechercher, les regarder…

Que fallait-il donc voir à Gentilly au XIXe siècle ? Quel Gentilly ces guides de voyages et de visites proposent-ils de découvrir ? Comment se présente Gentilly, de la fin du XVIIIe siècle à la deuxième moitié du XIXe siècle, au visiteur ou au parisien qui vient y séjourner quelque temps ?

La littérature des guides à l’usage des « voyageurs » couplée à la consultation de quelques annuaires de l’époque, permet de refaire le voyage. Des éléments récurrents structurent en général les descriptions. Après des repères de localisation géographique vient souvent une notice historique, plus ou moins longue, suivie d’une présentation par localités (le village de Gentilly, le Petit-Gentilly, la Maison Blanche, puis Bicêtre) des principaux sites ou objets « remarquables » qui, à des titres divers, valent le détour ou « méritent une visite ». Dans quelques uns de ces guides et annuaires, des indications sur les voies de communication permettent enfin de conduire au mieux le visiteur.

A la lecture de ces pages, une certaine vision de Gentilly se dégage, à la fois sorte d’épure de la commune, de ses paysages et de ses diverses richesses, mais aussi petit opus pratique du voyageur avisé. Il s’agit non seulement d’aider et de guider le visiteur, mais aussi de l’instruire.
Ces parcours, qui fixent des passages quasi obligés et stigmatisent «  ce qu’il faut voir à Gentilly »,  contribuent également à créer une sorte de consensus culturel minimum (Gentilly, son église, son château, son hospice, sa Bièvre…) qui participe à la construction et à la reconnaissance d’une identité communale.
Enfin, ce sont aussi les changements de Gentilly au cours du XIXe siècle qui se dessinent ; les changements de regards et de représentations, d’intérêt et de sensibilité qui se donnent à voir ; les changements d’un genre littéraire, celui des guides de voyage.

Les incontournables d’une visite à Gentilly au XIXe siècle

Tout au long du XIXe siècle, et encore aujourd’hui (si l’on met à part le cas de Bicêtre, dépendant de la commune du Kremlin-Bicêtre), trois éléments clés constituent les « incontournables » d’une visite à Gentilly : l’église, le château et son parc (à l’emplacement actuel de la mairie), et l’hospice de Bicêtre.

En 1790, le Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris…1 nous apprend que « l’église paroissiale a pour patron Saint-Saturnin : la cure est à la collation de l’archevêque de Paris ». Quelques années plus tard, en 1821, l’abbé Destruissart, sa Promenade au centre du Grand Gentilly…2, ne manque pas d’évoquer l’édifice. Mais son ouvrage n’est pas à proprement parler un guide pratique, plutôt un récit, et c’est plutôt dans des guides qu’on trouve des renseignements plus précis. En 1856 par exemple, Adolphe Joanne, fondateur des guides Joanne (souvent considérés comme les ancêtres de la collection du Guide Bleu) consacre une notice très détaillée à l’église : le portail est « décoré dans le style flamboyant du XVe siècle. L’intérieur, évidemment tronqué, se compose d’une nef principale et de deux bas côtés en ogives, où l’on remarque des clefs assez élégantes. Au XVIIe siècle, la coûte de la grande nef a été refaite en berceau. A l’entrée s’élève une belle galerie d’une gracieuse et riche ornementation (XVe siècle), destinée à supporter un buffet d’orgues, qui manque aujourd’hui. »3

Deuxième arrêt : le château de la duchesse de Villeroi. En 1790, le Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris… indique que «le château appartient à madame la duchesse de Villeroi, qui est dame de Gentilly : le parc est assez considérable, et disposé dans le genre anglois ». En 1837, Leblanc de ferrière le mentionne mais, fidèle à l’ambition pragmatique de son Annuaire, s’empresse de préciser que la commune doit  l’acquérir « pour l’établissement d’une mairie et d’une école communale. ».4 En effet, sur l’emplacement de ce château, fut construite la mairie de Gentilly qu’on connaît actuellement.

Enfin, l’Hospice de Bicêtre est l’un des monuments phares de la commune. Tout au long du siècle, sa riche histoire est évoquée. En 1810, le Guide du Voyageur en France…5, écrit par un auteur allemand du nom de Reichard, consacre un supplément à « Paris et ses environs, à une distance de 4 lieues à la ronde ». Une note sur l’hospice de Bicêtre, qui a surtout marqué l’auteur par la misère de ses pensionnaires, précise tout de même : « Le puits de Bicêtre est un objet qui mérite d’être vu ». Au fil du temps, les descriptions se font plus précises et plus techniques. Ainsi, l’Annuaire… de Leblanc de Ferrière (1837) ou l’ouvrage déjà cité d’Adolphe Joanne décrivent tous les bâtiments, donne des renseignements statistiques sur le nombre de lits, le nombre de malades et d’indigents accueillis à l’hospice, les prisonniers célèbres qui passèrent par la prison, etc. En 1837, Leblanc de Ferrière renseigne ainsi son lecteur : « La tradition fait remonter l’origine de Bicêtre au règne de Saint-Louis ; mais il est constant qu’il a appartenu successivement à un nommé Lequeux ; aux Chartreux, qui lui ont valu le nom de Grange-aux-Gueux ; à l’évêque de Winchester, dont on transforma le nom en celui de Bichestre, puis enfin Bicêtre, dernier titre qu’il vient d’échanger contre celui d’hospice de la Vieillesse-Hommes. (…) Ce vaste établissement compte à peut près 3000 vieillards indigens, et au moins 600 aliénés. En y comprenant les employés des deux sexes, sa population générale peut s’élever à 4000 âmes. Il est sous la surveillance d’un directeur, et sous la responsabilité d’un économe, et classé en cinq divisions, dont chacun a son service particulier. » Suit le description minutieuse des cinq divisions…

Mais d’autres éléments sont mentionnés dans chacun de ces ouvrages. En fonction des époques, de nouveaux objets apparaissent dignes d’intérêt. C’est notamment le cas avec les « établissements industriels remarquables » par la modernité de leurs installations ou des procédés de fabrication utilisés. Par ailleurs, le style même des ouvrages et la sensibilité des auteurs conduisent parfois à indiquer d’autres curiosités. L’abbé Destruissart, par exemple, particulièrement sensible aux charmes de la nature champêtre, mentionne les beaux parcs et les beaux jardins ; sa connaissance intime du territoire gentilléen lui permet également d’apprécier et de faire remarquer les belles demeures et les maisons particulières.

Les temps changent, les regards s’adaptent : du Gentilly bucolique au Gentilly urbain et industriel

Au rythme de l’urbanisation, de la croissance démographique et du développement économique de Gentilly, qui accueille nombre d’activités « insalubres » – principalement localisées le long de la Bièvre, à la Glacière et à la Maison Blanche –, le doux visage de Gentilly semble perdre ses charmes... L’évolution des descriptions de la Bièvre et des hameaux de la Glacière et de la Maison Blanche témoignent tout particulièrement de ces transformations.

Il suffit de regarder les gravures et dessins représentant Gentilly à la fin du XVIII siècle ou dans le premier tiers du XIXe siècle pour comprendre l’attrait de ce village pour le Parisien, première figure du voyageur curieux des environs de Paris. Pour s’en convaincre encore, on peut l’une des plus belles descriptions de la Bièvre, celle de l’abbé Destruissart, en 1821. Sous sa plume, la rivière est à la fois belle, nourricière et fertile. Dans un portrait lyrique et ému, le curé de Gentilly évoque la beauté des prairies traversées par la Bièvre ou les frais ombrages des peupliers qui la bordent par endroits. Mais il souligne également l’importance de la rivière comme ressource économique autour des activités de blanchisserie et de travail des cuirs et peaux, dans des passages emprunts d’un paternalisme plein de reconnaissance.

En dehors de ces beautés-ci, Gentilly offrait encore au visiteur la possibilité de patiner sur les glacières gelées en hiver ; les parisiens sortaient volontiers dans les nombreuses guinguettes et les restaurants des barrières ; et les promenades sur les talus des fortifications le dimanche constituaient une sortie familiale appréciée.

Cependant, avec le temps et les transformations de la commune, l’attrait de Gentilly comme lieu d’excursion, de visite et de promenade s’estompe. « Aujourd’hui », écrit Adolphe Joanne, « les Parisiens ne font plus d’excursions à Gentilly. Ceux d’entre eux qui habitent les quartiers voisins de cette commune franchissent rarement les fortifications, et s’arrêtent volontiers dans les cabarets de la Maison Blanche. Quant aux étudiants désireux d’aller aux champs, ils ne tournent plus guère leurs pas de ce côté ; ils préfèrent aux bords de la Bièvre les vallées de la Seine ou de Montmorency. ».6

Déjà en 1837, Leblanc de Ferrière pouvait écrire en effet dans son Annuaire de Paris et de ses environs… que les eaux de la Bièvre sont « presque toujours stagnantes », qu’elles « communiquent à l’air leur odeur infecte » et  « nuisent fortement à la salubrité du village ». Par la suite, la situation ne s’arrange guère et en 1860, P. Doré fils, dans une notice consacrée au 13ème arrondissement, évoque : « la rivière de Bièvre, d’une eau peu limpide, cela est vrai, quelque fois même trop odorante, mais qui est une des forces industrielles de cette partie de Paris ».7

De même, si les guinguettes et les restaurants, principalement situés aux barrières, à la Glacière et à la Maison Blanche, continuent, tout au long du XIXe siècle, à recouvrer un aspect festif et représentent un véritable intérêt pour le voyageur ou le parisien en excursion, le développement des industries et des activités insalubres ternissent l’image de Gentilly, au moins pour ce qui concerne la Glacière et la Maison Blanche. En 1837, Leblanc de Ferrière, évoque avec intérêt les industries modernes et les manufactures, d’une « utilité (…) incontestable, aussi bien pour l’ouvrier qu’ils emploient que pour le riche qui en profite »8. Il cite notamment « La belle imprimerie d’indiennes des frères Blondin ; elle occupe un grand nombre d’ouvriers, et ses relations commerciales sont de la plus grande étendue » ou encore « La blanchisserie hollandaise de M. Becquerie. Elle mérite l’attention des curieux par l’innovation des moyens employés à son exploitation ».

Mais cette sensibilité fait place, de plus en plus souvent, à des descriptions qui soulignent bien plutôt la misère des ouvriers, la saleté des rues, les odeurs nauséabondes et les désagréments des industries insalubres. On passe, pour faire vite, de la description bucolique de Victor Hugo en 1822 à celle, d’Hector Malot dans Sans famille (1878)9, où Vitalis vient mourir à Gentilly, aux portes de Paris. Le summum de la misère semble atteint avec les descriptions de Petr Petrov, journaliste russe en vadrouille à la Butte aux Cailles, dans les années 1870, qui tout en brossant un portrait très noir de la Butte, mentionne encore la ceinture verte des prairies et des rives de la Bièvre.

« Quel endroit étrange et décrépit ! Alentour, il y a d’un côté la végétation luxuriante des rives de la Bièvre, de l’autre les prairies de la banlieue, tandis qu’au milieu de cette ceinture verte se dresse cette bosse nue et blanchâtre couverte de misérables taudis faits de rebus et de crasse, construits de guingois, penchés, entassés, appuyés les uns sur les autres comme des ivrognes pour s’aider ou du moins tomber ensemble ; la Butte est percée de rues étroites et tortueuses, en pente raide, véritables fosses à ordures d’où suinte en permanence un répugnant liquide fétide dans lequel des chiens étiques, affamés, pelés, teigneux et galeux se pressent avec acharnement en cherchant une hypothétique nourriture. Ni arbustes, ni buissons, ni touffes de verdure ; ce n’est que crasse et abomination, puanteur et fétidité, ce ne sont que galetas suiffeux, courettes à vous serrer le cœur, rues bourbiers. D’ailleurs, comment arbres et herbes pourraient-ils pousser et vivre ici ? Infection et puanteur flottent dans l’air que trouble un souffle aigre, putride et corrompu. On peut penser que le sol est infecté sur sept pouces de profondeur à force d’absorber les immondices qui grouillent à sa surface. Seuls l’homme, le chien ou encore le porc peuvent s’acclimater ici, mais le porc même est un animal trop aristocratique pour cet endroit oublié de Dieu. » 10

Gentilly pratique : les bonnes adresses de Gentilly au XIXe siècles

Enfin, la visite de Gentilly ne serait pas complète sans quelques renseignements pratiques sur les transports, les restaurants et les lieux où loger. Seuls quelques guides, et plus souvent les annuaires spécialisés renseignent le lecteur à ce sujet. En 1841, L’Eclaireur des Barrières…11 indiquait plusieurs dizaines de traiteurs, marchands de vins et auberges à Gentilly, principalement aux barrières mais également au village et à Bicêtre. Voici une sélection des bonnes adresses de Gentilly au XIXe siècle mentionnées dans ce guide…

Barrière de la Glacière :
AUX MILLE COLONNES. MOTIN, sur le boulevart (sic), Marchand de Vins Traiteur. Un grand salon, un joli jardin, des manières affables et une bonne qualité de vin font de cette maison de commerce un lieu bien fréquenté
AU SOLEIL LEVANT. DELACROIX, Marchand de Vins Traiteur, n°4. Les vins et la cuisine feraient la réputation de cet établissement si elle n’était déjà assurée ; on y est servi avec beaucoup de promptitude ; il y a un grand jardin avec tonnelles, et le grand air qu’on y respire assure aux consommateurs toutes les félicités d’un repas champêtre.

Barrière d’Italie ou de Fontainebleau :


BLAIN, Marchand de Vins Traiteur, n°1. Restaurant au premier étage. Les objets de consommation sont de bon goût, le vin est excellent, et les gens qui fréquentent cet établissement appartiennent à la bonne société. Des cabinets particuliers sont réservés aux personnes qui veulent réunir aux plaisirs de la table les douceurs du tête-à-tête.


AU RENDEZ-VOUS DE LA CHASSE. SCHMITT, Marchand de Vins Traiteur, n°3. Le fricandeau et le gibier sont toujours bien (p.20) apprêtés dans cet établissement ; ce n’est pas là son seul mérite, le vin est également d’un bon cru et sans aucune exagération dans les prix.


AU CERF. FLEURY, Marchand de Vins Traiteur, n°42. Comestibles et vins de choix ; grand jardin et cabinets de société où, plus d’une fois, sans doute, de trop crédules maris ont été mis en état de servir d’enseigne à l’établissement.

Gentilly :


DUMÉLAY, Marchand de Vins Traiteur. Consommation de bon goût, cave soignée et prix modérés. Cet établissement est le plus recommandable de Gentilly ; on y est servi avec promptitude et propreté.

Une leçon d’histoire ?

Le village, avec son église, son château puis sa mairie, ses belles demeures et ses vertes prairies, concentrait les éléments historiques les plus anciens et constituait le cœur d’une visite à Gentilly qui se poursuivait avec la découverte de Bicêtre, si grand et bien bâti. La Bièvre offrait de belles promenades et de beaux paysages ; la Maison Blanche et la Glacière, ainsi que les espaces les plus proches des barrières de Paris, offraient aux visiteurs nombre de guinguettes et restaurants où se restaurer et où le voyageur pouvait côtoyer les ouvriers parisiens venus boire un vin moins cher qu’à Paris ; en hiver, les patineurs pouvaient profiter des glacières gelées…

Mais au fil des années et du développement démographique et industriel de Gentilly, si les hameaux ont pu susciter une attention particulière chez les visiteurs sensibles aux progrès de l’industrie moderne, les transformations urbaines profondes ont contribué à corrompre en partie les charmes de l’ancien Gentilly, en particulier les paysages verdoyants et champêtres de la Bièvre. L’église et l’Hospice de Bicêtre continuent à être mentionnés dans les guides et ces éléments patrimoniaux conservent tout leur intérêt. Mais la visite de Gentilly a perdu, à lire les guides de l’époque, ses charmes d’antan, au profit d’autres communes plus éloignées de Paris.

Cependant, à la faveur de la « sédimentation historique » (liée au seul passage du temps) et de l’élargissement de la notion de patrimoine, des bâtiments qui au XIX siècle n’offraient aux contemporains que peu d’intérêt, sont entrés progressivement dans le champs de l’histoire et ont aujourd’hui un réel intérêt patrimonial. La comparaison historique entre des guides de différentes époques et des regards variés permet de mesurer ces évolutions. A titre d’exemple, on peut citer l’ancienne fabrique de pain d’épices Sigaut qui au moment de sa construction a fait l’objet de représentations (gravures, peintures), mais qui n’est mentionnée dans aucun guide à l’usage des voyageurs et des visiteurs et qui a, depuis, fait l’objet de photos et de notices patrimoniales sous l’impulsion de la Direction Départementale de l’Architecture et du Patrimoine.

La consultation des inventaires de la DAPA est d’ailleurs tout à fait intéressante et permet d’avoir une idée de ce qui, aujourd’hui, peut retenir l’attention des acteurs institutionnels de la conservation et de la valorisation du patrimoine…même si ce dernier ne résume pas à lui seul, malgré l’extension de son champ, le regard touristique ou curieux sur Gentilly, ses richesses, ses architectures, ses paysages et ses histoires, grandes et petites.

 

 

 

 

Texte de la conférence
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